III – Un esprit indomptable
En tant que culturiste antillais, Serge Nubret fut confronté au racisme et sensibilisé à la lutte contre les injustices et les inégalités, notamment envers la communauté noire. Il semble avoir eu
un fort sentiment d’appartenance revendiquée à celle dernière, ceci d’autant plus qu’il séjourna plusieurs fois aux Etats-Unis, pays où, rappelons-le, dans les années 60 les noirs étaient
discriminés et où, encore aujourd’hui, la question raciale domine la société. Ainsi, Serge Nubret dû faire face aux préjugés aussi bien dans la vie de tous les jours qu’en tant qu’athlète. Dans
Je suis… moi et Dieu, il raconte par exemple comment les Italiens firent preuve de mépris envers lui, lors du tournage en Ethiopie (ancienne colonie italienne) du film italien Les 7
bérets rouges.[1] Il ne cessa également de dénoncer le racisme au sein du bodybuilding. Il affirmait qu’en septembre 1960, lors du Championnat du Monde IFBB, son titre
d’ « Homme le plus musclé du monde » lui avait été décerné pour éviter qu’on lui attribue celui de « Champion du Monde » qui fut destiné, lui, à un athlète blanc[2]. Il n’eut de cesse, aussi, de répéter que Ben Weider était raciste, allant même jusqu’à le soupçonner d’avoir favorisé une forme d’apartheid en créant deux revues de bodybuilding
distinctes, l’une consacrée aux culturistes noirs (Flex) et l’autre aux athlètes blancs (Muscle&Fitness)[3]. Cette accusation de racisme envers le
dirigeant de l’IFBB fut au centre de l’affrontement entre les deux hommes lors du fameux Mr Olympia 1975. Difficile d’en apprécier la véracité même si elle peut paraître plausible
considérant le fait que Ben Weider, grand admirateur de Napoléon Bonaparte, n’était pas réputé pour ses idées libérales.
Serge Nubret et Ben Weider (à sa droite) lors du Congrès de l'IFBB en 1971
Ainsi, Serge Nubret fut considéré comme un homme d’engagement qui n’hésitait pas à faire entendre sa voix quand quelque chose le révoltait. Esprit libre et indomptable, toute sa vie il refusa
d’être manipulé, et pour cette raison, la rupture puis le duel avec l’empire des frères Weider étaient inévitables. Comme on l’a dit plus haut, le clash se produisit en 1975, lors de la
compétition de Mr Olympia en Afrique du Sud. Rappelons qu’à cette époque, Serge Nubret, au sommet de sa gloire, était alors un des meilleurs culturistes du moment mais aussi le bras droit de Ben
Weider, président de l’IFBB Internationale. Quand on regarde le documentaire Pumping Iron, tourné en partie lors de ce championnat, ou bien les photos montrant le sacre de Schwarzenegger
entouré de Nubret, Ferrigno et Weider, on n’imagine pas que derrière les sourires d’apparat se déroulaient, en coulisses, de terribles querelles faites de coups bas entre les deux principaux
dirigeants de la plus importante fédération de bodybuilding du monde. Que se passa-t-il, donc, exactement ? Les faits, tels qu’ils sont connus, ont été essentiellement rapportés par
les deux protagonistes et, bien évidemment, comme on pouvait s’y attendre, les versions divergent sensiblement[4]. Dans Brothers of Iron, l’autobiographie rédigée
par Ben et Joe Weider, Ben revient sur cet épisode et voici ce qu’il explique : Quelques semaines avant le début de la compétition, il apprit que Serge Nubret avait joué dans un film
pornographique[5], ce qui risquait de ternir l’image du bodybuilding dans le monde, au moment même où l’IFBB était en pourparlers avec le Comité National Olympique français
pour faire reconnaître la discipline comme un sport à part entière. Particulièrement mécontent, il décida, en pleine préparation de Mr Olympia en Afrique du Sud, de réunir le conseil exécutif de
l’IFBB et d’y convoquer Nubret pour qu’il s’explique. Ben Weider affirme qu’il lui aurait demandé, lors de cette réunion, la raison pour laquelle il avait fait ce film, sachant qu’il porterait
préjudice au bodybuilding. Ce à quoi Nubret aurait répondu qu’il avait ainsi voulu montrer au monde entier que les culturistes étaient des hommes virils plaisant aux femmes, ce qui, au contraire,
permettrait d’améliorer l’image de ce sport[6]. Face à de tels arguments, les délégués du conseil exécutif voulurent suspendre Nubret immédiatement, ce que Ben Weider,
toujours selon lui, refusa, préférant lui donner une seconde chance. Il lui demanda alors de s’excuser et de promettre de ne plus jamais agir ainsi. Nubret, fidèle à lui-même, refusa de se
soumettre et dès lors, explique Ben Weider, le conseil fut contraint de le suspendre de l’IFBB pour un an. Rejetant la décision du conseil, Serge Nubret organisa une soirée, que Ben Weider
qualifie de « très arrosée », dans une suite de l’hôtel où il était installé. Il y invita tous les bodybuilders et les officiels non blancs, à qui il déclara que Ben Weider l’avait viré
parce qu’il était noir. « Ben Weider est raciste » aurait-il déclaré à ses hôtes, sans leur parler du film pornographique dans lequel il avait joué. Il leur aurait ensuite
demandé de menacer Ben Weider de quitter la compétition et de rentrer chez eux s’il ne le réintégrait pas immédiatement. A la suite de quoi, il téléphona au président de l’IFBB pour lui demander
de venir s’expliquer devant les autres athlètes. Ben Weider aurait accepté de les rencontrer. Notons que l’auteur insiste alors (lourdement ?) sur le fait que la plupart de ses
interlocuteurs réunis dans la suite de Nubret était dans un état d’ébriété avancé. Il leur expliqua qu’il avait pris la décision d’exclure Serge Nubret non pas pour des raisons de racisme mais
parce que ce dernier avait joué dans un film pornographique. A cela il aurait ajouté aux convives que s’ils voulaient quand même quitter la compétition, tout leur serait facilité pour qu’ils
quittent l’Afrique du Sud et rentrent chez eux. Ben Weider termine en écrivant que, le lendemain, personne ne voulu partir, et serge Nubret vint le trouver pour lui demander de participer quand
même à la compétition. Ce qu’il accepta[7].
C’est là, évidemment, la version officielle qui fut donnée et qui circula largement dans le monde du bodybuilding. Toutefois, ce n’est pas celle de Serge Nubret qui vit dans cette mise à l’écart
pour cause de pornographie, un double prétexte. En réalité, selon lui, Ben Weider aurait trouvé cette excuse pour l’éliminer du concours et ce, pour deux raisons essentielles. Tout d’abord il
aurait manigancé cela pour sanctionner son esprit un peu trop libre qui le conduisait à refuser obstinément d’être un pion de l’empire Weider. Voilà ce qu’il écrivait sur le forum internet de
PlanèteMuscle : « Avant de créer la WABBA, j’étais le 1er vice président de la IFBB, le n°1 juste après Ben Weider qui voulait à tout prix que je vende ses
produits en France et puis dans toute l’Europe afin de me contrôler, comme il fait avec tous ces présidents nationaux fantoches qui ne sont que des représentants de la firme Weider. Donc après
mille refus de ma part de rentrer dans la combine, il a essayé de m’éliminer lors du concours de Mr Olympia en Afrique du Sud. Tous les pays présents ont menacé Weider si je ne pouvais participer
à Mr Olympia, ils empêcheraient leurs athlètes de participer à Mr Univers qui se déroulait en même temps.[8] » Ainsi, Ben Weider aurait exclu Serge Nubret parce que
ce dernier, trop indépendant, avait toujours refusé d’être son VRP. Mais la seconde raison pour laquelle le président de l’IFBB l’aurait écarté était bien plus importante aux yeux de Nubret. Il y
voyait là une vaste machination mise en place par les frères Weider afin de lui faire perdre le titre de Mr Olympia et assurer la victoire de leur protégé, Arnold Schwarzenegger. Voici ce qu’il
raconte dans Je suis… moi et Dieu : « J’étais donc à Pretoria pour participer au concours « M. Olympia », championnat du monde de la discipline. A peine débarqué de l’avion
et arrivé en ville, je pris possession de la suite qui m’avait été réservée. Une bonne douche réparatrice plus tard, je me dirigeai, en tenue de sport – short et débardeur – vers la salle de
musculation située tout près de l’hôtel. […] Ce jour-là cependant, j’ai commis une erreur d’appréciation, la salle étant truffée d’informateurs opérant pour le compte, tant de mes
concurrents que des sponsors et télévisions. Aussi le bruit se répandit-il bien vite que j’étais au meilleur de ma forme et probablement imbattable lors de ce championnat. Il est vrai que, selon
les termes en usage dans le milieu culturiste, j’étais à la fois «écorché et volumineux» […] Compte tenu de l’état de mes relations avec Ben WEIDER et dans la mesure où j’avais
désormais cessé d’être utile au sein de l’IFBB, il était impensable pour lui que je puisse prendre part à la compétition avec de réelles chances de succès. Je m’obstinais à refuser de représenter
la marque WEIDER en Europe, préférant rester aux côtés des athlètes. En outre, si j’avais été habilement utilisé pour favoriser l’entrée de l’Afrique du Sud dans la Fédération, il s’avérait
politiquement incorrect que je puisse l’emporter, en tant que compétiteur noir, dans ce pays qui avait dépensé autant d’argent au profit de l’IFBB. Enfin, le culturiste numéro 1 de l’époque, qui
n’était autre qu’Arnold Schwarzenegger avait le bon goût d’être un représentant du Groupe WEIDER. J’appris plus tard que la décision avait été prise très rapidement et à mon insu bien sûr : Serge
NUBRET ne devait à aucun prix être en mesure de concourir. » C’est alors, raconte Serge Nubret, que Ben Weider eut l’idée de l’accuser de pornographie. Quand le Comité exécutif pris la
décision de le radier, il cessa évidemment de se préparer pour le concours. Signalons que l’explication de sa participation en définitive à Mr Olympia diffère totalement de celle de Ben Weider.
Ce dernier affirmait en effet dans son livre que, se voyant isolé face au refus des autres athlètes et des officiels de le soutenir en quittant la compétition, Serge Nubret avait finalement
sollicité la possibilité de concourir quand même. Nubret explique pour sa part : « Ils [les présidents des fédérations nationales] menacèrent donc de boycotter purement et
simplement la compétition, retirant leurs athlètes si ma radiation était confirmée. […]Pour l’Afrique du Sud, cette situation était évidemment catastrophique : après avoir déployé tant
d’efforts diplomatiques et dépensé tant d’argent pour obtenir l’organisation de cette prestigieuse compétition, il était impensable, inenvisageable qu’elle puisse être annulée. L’enjeu était trop
important. S’il devait céder sans perdre la face il restait à Ben WEIDER, stratège diabolique, à choisir la manière et le moment. La veille de la date prévue pour la compétition, Ben WEIDER
déclara publiquement : « Serge NUBRET n’est plus radié. Il est autorisé à participer au Championnat ». Entre temps, Nubret avait cessé de s’entraîner. La dizaine de jours sans entraînement
lui valu de perdre près de 6kg de muscles. Une fois sur le podium, il ne put plus rivaliser avec Arnold et perdit le titre de Mr Olympia. Voilà comment Serge Nubret explique sa défaite de 1975 et
la rupture définitive qui s’en suivit avec les frères Weider.
Les sourires de façade lors du Mr Olympia 75
A ces deux versions des faits avancées par les deux principaux protagonistes, s’ajoute une troisième, développée par différents observateurs, et plutôt défavorable à Nubret. Rick Wayne
notamment, en fait part dans son livre Muscle War, écrit en 1985. Il y explique que la décision d’écarter Serge Nubret fut décidée par les frères Weider car le culturiste français
cherchait à prendre la place de Ben Weider. Evidemment, cette information est à prendre avec beaucoup de précaution sachant que Rick Wayne, bodybuilder professionnel fut un proche de l’empire
Weider et qu’il participa notamment à la rédaction du magazine de Joe Weider, Flex. Elle n’est, toutefois pas improbable connaissant Serge Nubret et son goût pour le pouvoir et la
reconnaissance. Elle devient même acceptable quand on sait que l’année suivant la rupture, il créa la WABBA, un peu comme si pour se consoler, il s’était offert le poste de président de
fédération qu’on lui avait refusé à l’IFBB. Mais ce ne sont là que supputations. Alors que les deux hommes ont maintenant disparu, probablement nul ne sait vraiment quelles furent les raisons
exactes de leur affrontement. Pour connaître la vérité, peut-être faudrait-il garder un peu des trois versions proposées. En définitive, ce qui semble certain c’est que cette lutte sans pitié fut
la conséquence d’un antagonisme d’intérêts entre deux hommes à l’ambition démesurée.
Quoi qu’il en soit, bien des années après l’affaire de 1975, le conflit entre
les deux hommes continua. En tant que président de la WABBA, Nubret était vu comme un concurrent par les frères Weider. Ils n’hésitèrent pas notamment à débaucher des athlètes affiliés à la WABBA
pour les intégrer à l’IFBB. Ce fut le cas par exemple d’Edouard Kawak qui rejoignit la fédération de Ben Weider avant de réintégrer finalement la WABBA quelques années après. De cette opposition
Serge Nubret gardait une haine féroce contre les Weider et surtout envers Ben dont il écrivait : « C’est un homme horrible, sans aucun scrupule »[9].
Il expliquait dans son autobiographie comment ce dernier l’avait empêché d’assister à une compétition de l’« Arnold Classic » organisée par Arnold Schwarzenegger, qui l’avait
personnellement invité, en lui demandant au préalable de se détacher de la WABBA.[10] Il l’accusait de truquer Olympia et de faire gagner uniquement les athlètes qui
acceptent de faire la promotion de l’empire Weider.[11] Ainsi remettait-il en cause les victoires d’Arnold Schwarzenegger, pour lequel il gardait une certaine estime, mais
qu’il savait aussi juger sévèrement.[12] A Joe Weider, il reprochait de prétendre à la paternité d’une soi-disant méthode qui n’était qu’une compilation de pratiques
d’entraînement mises au point, au fil du temps, par plusieurs générations de culturistes. Il raillait celui qui se présentait comme l’entraîneur des plus grands, alors que lui-même avait un
physique ridicule et qu’au seul concours de bodybuilding auquel il participa, il termina bon dernier. Dans sa nouvelle autobiographie qu’il s’apprêtait à écrire, il promettait de dénoncer tout ce
qu’il savait sur les frères Weider : « Dans mon deuxième livre autobiographique, que je suis en train d’écrire, je dénonce tout… mais tout… Il faut que les gens sachent où
ils mettent les pieds.»[13] Cette haine et cette rancœur qui, quarante ans après, était toujours aussi vivace, pouvait le conduire à tenir des propos qu’on pourrait
qualifier de « paranoïaques ». Il faisait part notamment de sa crainte de retourner un jour aux Etats-Unis où il ne serait pas à l’abri d’un mauvais coup du clan Weider. Sur
PlanèteMuscle il tint ces paroles étonnantes (délirantes ?) : « La seule chose qu'ils peuvent me faire c'est si jamais je me rendais en Amérique, c'est de mettre des
produits interdits dans mes valises afin de me compromettre, c'est pour cela que j'avais dit, il y a quelque temps sur le topic, que peut-être je n'irai jamais plus aux Etats Unis, sauf si madame
Clinton devenait Présidente. [14]» Il développait ainsi une curieuse théorie du complot au centre de laquelle il se plaçait dans le rôle de la victime et se muait
en quelque sorte en homme qui en savait trop.[15] On peut aisément comprendre son attitude – hormis évidemment sa paranoïa - envers les frères Weider, connaissant
l’ambition prédatrice de ces derniers. Toutefois, certains témoignages viennent ternir l’image de celui qui se présentait comme le premier opposant à l’Empire Weider et aux magouilles de ses deux
dirigeants. En effet, si Nubret ne cessa de critiquer Ben et Joe dans leur manière de gérer l’IFBB, John D. Fair explique dans Muscletown USA, que le président de la WABBA ne se
différencia guère dans la façon de diriger sa propre fédération. Lui aussi se serait comporté en manipulateur et aurait utilisé la WABBA à ses propres fins. Voici ce qu’écrit exactement John D.
Fair : « Though Heidestam was made president of WABBA, he resented Nubret’s control over it. A break in their alliance occurred at the WABBA’s 1983 World Championship in Swizerland.
It was a “scandal”, Heidenstam alleged, how the competition “was dominated by Serge Nubret and his wife”. Using “the worst tricks of Waider, Nubret had manipulated a victory for himself in the
professional class. Likewise the meeting of national delegates was a “farce”, spent mostly haggling over money”. »[16] Là encore, ce témoignage rapporté d’Oscar
Heidenstam est à prendre avec beaucoup de précautions, mais il n’en reste pas moins que l’image du chevalier blanc qu’aimait arborer Serge Nubret y est, une fois de plus, passablement écornée.
Ainsi on peut se poser la question suivante: Nubret, le défenseur de la cause des noirs, l’avocat des athlètes, le pourfendeur du système mafieux des Weider, ne roulait-il pas avant tout
pour lui-même ? Tout n’est pas aussi simple. Certainement, dirons-nous, qu’en voulant défendre ses propres intérêts et poussé par une ambition dévorante il se heurta à un monde du bodybuilding,
verrouillé par les préjugés et surtout par la mainmise du clan Weider. Dans la lutte sans merci qu’il allait devoir mener pour avoir une part du gâteau, il ne fit que mettre en exergue les
aspects les plus négatifs, et pourtant bien réels, d’un monde du bodybuilding professionnel gangréné par la soif de pouvoir et d’argent.
Conclusion
Serge Nubret fut donc un personnage à multiples facettes, que, loin des portraits hagiographiques qu’on a pu en faire (surtout depuis sa mort) j’ai voulu dépeindre ici. Athlète flamboyant au
parcours sportif exemplaire, il révéla une part de lui-même parfois contestable, ou du moins irritante. Son attitude hypocrite envers l’usage des anabolisants notamment peut être critiquable
quand d’autres, de sa génération, avaient depuis longtemps avoué en avoir utilisé. D’autant que les arguments avancés pour prouver qu’il ne se dopa jamais pouvaient prêter à sourire. On me
rétorquera qu’il ne fit qu’adopter l’attitude largement partagées dans le milieu du bodybuilding au sujet des stéroïdes consistant à nier envers et contre tout. Soit. Dérangeant fut également
Serge Nubret quand il se plaisait à revêtir l’habit du penseur mystique, enfilant les « perles » de la philosophie de comptoir. Tout aussi agaçant fut son ego surdimensionné qui le
poussait parfois à un manque total de modestie et qui explique en partie sa relation tendue avec Ben Weider et Arnold Schwarzenegger. Ce trop plein d’orgueil le conduisit parfois à faire preuve
d’un sentiment de supériorité mal placé.[17] Là encore, on me répondra, et j’en conviens, qu’il devait être difficile de garder la tête froide quand on était capable
d’aligner un tel palmarès et que l’on possédait un corps de Dieu grec. Finalement, le manque de modestie et la surestimation de soi ne sont-elles pas les choses les mieux partagées dans l’univers
du culturisme ? Peut-être. Mais que dire de son ressentiment envers les Weider et le « chêne autrichien » ? On peut comprendre qu’il leur en ait voulu de s’être ligués contre
lui pour mieux assoir leur pouvoir sur le monde du muscle. Mais à la lecture de son livre ou de ses interventions sur internet on a parfois le sentiment que la jalousie l’animait plus encore que
la rancœur. Du moins, son affrontement avec le dirigeant de l’IFBB ne fut pas exempt d’arrière-pensées, elles mêmes inspirées par une ambition débordante. Une ambition telle, qu’elle le
conduisit, semble-t-il, à adopter parfois les mêmes méthodes qu’il avait cru déceler et si bien critiquer chez ses adversaires américains.
Mais de ce portrait de Serge Nubret, entaché de défauts somme toute bénins, et dont je ne pouvais taire la description au risque de me faire, moi aussi, l’hagiographe inutile, je préfère retenir
l’immense culturiste à la plastique incroyable et à la ligne parfaite. L’athlète exceptionnel au palmarès époustouflant : 6 fois champion du monde et 4 fois finaliste à Mr Olympia. L’homme
au grand cœur qui, sans cesse, en salle ou sur le net, prodigua avec patience, conseils et encouragements aux bodybuilders en herbe. Mais aussi le symbole d’un athlète noir qui, dans les années
60 et 70, de Paris à Pointe-à-Pitre, en passant par Saint-Denis ou Fort-de-France, fit rêver plus d’un adolescent. Grand culturiste, Serge Nubret le fut assurément jusqu’à son dernier souffle
puisqu’avant de tomber dans le coma, il continuait à s’entraîner en salle régulièrement. D’ailleurs, dans Je suis… moi et Dieu n’écrivait-il pas : « J’ai la conviction, la
certitude absolue d’être né culturiste. Même si, dans les faits, je le suis devenu. Et je le resterai jusqu’à ma mort ». On peut dire qu’il a tenu sa promesse. Ciao
« panthère » !
Voici un lien contenant une galerie de photos et des vidéos consacrées à Serge Nubret: Ronnie.cz
[1] Serge Nubret, Je suis… moi et Dieu, p.76-77.
[2] Serge Nubret, Je suis… moi et Dieu, p.64.
[3] Déclarations relevées sur le forum de PlanèteMuscle en 2006. Notons que sur ce même forum, Serge Nubret fit état d’autres « preuves » du racisme
de Ben Weider, citant plusieurs propos et même une lettre qu’il aurait écrite contre lui dans laquelle il s’exprimait ainsi « N'oublions pas que Serge Nubret est un noir vivant à
Paris, par conséquent ne peut avoir aucune respectabilité » (Planètemuscle, 8 août 2006). Evidemment de telles accusations ne peuvent être prouvées.
[4] Aujourd’hui encore, sur certains forums internet, américains notamment, on assiste à des foires d’empoigne entre partisans de la version rapportée par Ben Weider
et partisans de celle de Serge Nubret.
[5] Serge Nubret refusa toujours le terme de « pornographique ». Il expliqua qu’il s’agissait d’un fil de charme où il apparaissait à demi nu faisant l’amour
à une femme. Difficile de déclarer qui dit vrai. Le film en question porte toutefois un nom assez évocateur puisqu’il s’intitule : Les ravageuses de sexe, aka Les
demoiselles à péage. Réalisé par Richard Balducci, sorte de Max Pécas, il est référencé comme « comédie érotique » sur de nombreux sites internet.
[6] Dans la version racontée par Serge Nubret, ce dernier aurait rétorqué à Ben Weider qu’il avait voulu prouver que les bodybuilders n’étaient pas des homosexuels
faisant allusion à l’homosexualité réelle ou supposée de son frère Joe Weider.
[7] Brothers of Iron, Ben et Joe Weider, p 222-223.
[8] Forum de PlaneteMuscle, 15 septembre 2006.
[9] Forum de PlanèteMuscle, 18 août 2006
[10] Serge Nubret, Je suis… moi et Dieu, p41.
[11] Cette accusation revient souvent dans le monde du bodybuilding et elle n’est certainement pas dénuée d’une certaine vérité.
[12] A un internaute qui lui demandait ce qu’il pensait de Schwarzenegger il répondit : « En tant que culturiste, sûrement le plus grand, il a porté
beaucoup à notre sport, quoique je pense qu'il aurait encore pu apporter davantage. En tant qu'Être humain, difficile à connaitre, il profite beaucoup des amis et ne renvoie pas toujours
l'ascenseur. Il est un peu comme un homme utilisant une échelle pour grimper et de peur que quelqu'un utilise la même échelle, il briserait au fur et à mesure les barreaux qu'il venait
d'utiliser, au risque de dégringoler brutalement, ne pouvant pas utiliser les barreaux qu'il avait lui même brisés, à moins qu'il puisse toujours rester au sommet. En tant que politicien, il
est très dangereux. » PlanèteMuscle, 4 juillet 2006
[13] PlanèteMuscle, 27 juillet 2006.
[14] PlanèteMuscle, 9 novembre 2006.
[15] Film d’Alfred Hitchcock sorti en 1956.
[16] John D. Fair, Muscletown USA : Bob Hoffman and the manly culture of York barbell, 1999, p 356.
[17] Voici ce qu’il pouvait écrire notamment dans Je suis… moi et Dieu : « Je viens de fêter mes soixante six ans sans m’être jamais battu. Je
n’ai que fort peu de mérite en vérité car, triompher de mon adversaire n’aurait nullement constitué un exploit aux yeux des tiers, ma supériorité physique étant manifeste. Mais si d’aventure
il m’était arrivé d’être terrassé par l’autre combattant, imaginez mon humiliation ! » Ce commentaire prend une dimension particulière quand on le confronte à l’épisode de Mr
Olympia 75 et la haine de Serge Nubret contre les Weider et Schwarzenegger. Sûr de gagner cette compétition, ne fut-il pas « humilié » de se voir subtiliser le titre suprême ?